Château-Rouge… (PART. 3 et fin)

        Un soir, alors que j’avais déposé des amis à la Gare du Nord, je passais par Château-Rouge afin de regagner le périph pour rentrer chez moi. Comme je n’étais pas pressé, je décidais d’y faire une rapide halte. C’est ce soir-là que je fis une belle rencontre bouleversante.

   En effet, dès que j’arrivais dans le quartier, je revis cette prostituée qui m’avait interpellé par sa tenue vestimentaire très banale et si peu sexy. Elle se tenait au même endroit et toujours habillée de la même manière. Contrairement aux autres femmes qui me glissaient un « On y va chéri ? » quand je passais devant elles ; celle-ci ne me demanda rien. Elle était discrète, à l’écart des autres. Je fis demi-tour et arrivé à sa hauteur, vu que je faisais presque du surplace, elle se décida enfin à me parler, en français avec un accent anglophone très prononcé. Elle semblait timide et assez jeune ; tout au moins, son visage reflétait une grâce juvénile où se dessinait autour de ses yeux légèrement maquillés une certaine fatigue. Je lui demandais d’où venait son accent ; elle me répondit qu’elle venait du Nigeria. Curieusement, elle ne paraissait pas prompt à me proposer une « passe ». Peut-être parce que je n’avais pas l’attitude d’un client ? Peut-être parce qu’elle rechignait à se prostituer ? 

   Cependant, j’étais célibataire et bien seul affectivement et sexuellement à cette époque mais j’ai toujours su « gérer » ma libido. Je lui dis que j’allais faire un tour et que je repasserais peut-être la revoir. Elle me dit « Bye » avec une pointe de mélancolie dans le regard. Oui, de la mélancolie. Et de la lassitude.

   Ce soir-là et d’autres soirs – j’y suis retourné de nombreuses fois – j’eus l’occasion de discuter avec quelques-unes de ces femmes si décriées, si bafouées, si mal aimées (dans toutes les acceptions de l’expression). Bien sûr, à cause du lieu et des circonstances, ce n’était pas de grandes conversations mais je réussis à connaître un peu leur parcours (qui corroborait ce que j’avais entendu et lu auparavant). Elles semblaient assez résignées et fatalistes. La joie de vivre n’était pas visible dans leurs éclats de rire, bien que tonitruants. Je me souviens d’une Camerounaise en particulier qui m’avait parlé de ses enfants laissés « au pays » ; d’une Ghanéenne qui se moquait gentiment de mes longs cheveux car ce n’est pas bien pour un homme…mais aussi des regards réprobateurs d’hommes ; clients ou proxénètes que, visiblement, j’agaçais.

   Je me souviens de vous toutes qui avez échangé vos mots contre mon écoute ; qui avez donné du temps à un type qui vous en a fait perdre (pas de clients, pas d’argent pendant ce temps-là) ; qui avez osé braver les « souteneurs » (curieux mot !)qui nous observaient à distance ; qui avez fait confiance à un homme qui voyaient en vous d’abord des femmes avant de voir des prostituées… Pour tout cela, je vous en saurais toujours gré.

   Mais revenons à cette rencontre étonnante. J’étais donc retourné la voir après mon petit tour ce soir-là. Elle dut en conclure que j’étais in fine intéressé et me proposa une relation sexuelle tarifée. Elle avait un charme envoûtant et une grâce indéfinissable, que les autres prostituées n’avaient pas voire que beaucoup de femmes n’ont pas. Je dois avouer que j’étais ému et mal à l’aise. Bien que je n’avais pas l’intention d’accepter cette relation, je me sentais attiré par cette femme. Plus par ce qu’elle dégageait que par ses atours au demeurant très séduisants. J’étais intrigué.

   Rares sont les hommes qui confessent avoir des relations avec des prostituées : pas parce qu’ils ne veulent pas cautionner cet esclavagisme (mais ça peut aussi être un choix personnel)mais parce qu’ils auraient honte que leur famille, leurs collègues…, que la société le sache ! Je ne suis pas adepte de l’hypocrisie en général et je vous l’accorde, j’ai moi-aussi consommé la chair contre quelque argent à des périodes de ma vie où je n’avais pas les idées claires et éclairées. J’étais paumé et je ne me posais pas les bonnes questions sur la vie, sur ma vie. Cela ne m’excuse en rien. Depuis,  j’ai mûri et je trouve malsain et scandaleux de profiter de ces femmes, de toutes les femmes.

   J’avais envie de passer du temps avec V. Être juste en sa compagnie et discuter. Ce n’était évidemment pas possible de le faire là, dans la rue alors je lui signifiais que j’acceptais et nous montâmes dans ma voiture. Nous avons roulé jusqu’à une rue tranquille, assombrie par des arbres. Elle semblait effrayée, pas par moi mais par le fait d’être surpris par la police me dit-elle.

    Nous passâmes à l’arrière de la voiture. Je lui donnais la somme convenue. Elle commença à se dévêtir alors je lui dis que je voulais juste parler avec elle. Elle fut étonnée : ce ne devait pas être si souvent que quelqu’un paye pour faire causette ! Nous avons parlé pendant 20 minutes – un mélange d’anglais et de français – puis elle me demanda de la ramener à son angle de rue ; ce que je fis. Nous échangeâmes nos numéros de portable.

    De fait, nous nous appelions régulièrement et je passais la voir de temps en temps. Je lui donnais toujours la même somme pour  le même scénario. Elle me dit qu’elle aurait aimé refuser mais elle devait rembourser « sa dette » qui culminait à 14000 euros. Le prix de sa liberté !

    Selon elle, des personnes au Nigeria lui avaient proposé un travail en Europe ; ce qu’elle avait accepté. Mais une fois en Italie, on lui confisqua ses papiers et elle fût rapidement contrainte de se prostituer car ces personnes menaçaient sa famille en Afrique. Elle était en France depuis quelques mois quand je la rencontrais. Bien sûr, elle ne me raconta cela qu’après un certain temps de fréquentation.

    L’avant dernière fois que je la revis, elle me fit comprendre que je pouvais bien couché avec elle vu que je lui donnais toujours de l’argent sans le faire. Il s’était développé une certaine proximité entre nous : nous nous retrouvâmes à moitié nu dans la voiture ; elle était magnifique ! Mais je refusais d’aller plus loin ; elle n’insista pas. Nous restâmes ainsi un long moment blottis l’un contre l’autre. Juste de l’affection, de la douceur, de la tendresse partagée. Je comprenais surtout qu’elle le ferait par dépit, comme pour me « remercier » d’être une présence bienveillante. Je n’en tirais aucune gloire mais sur la route, en rentrant chez moi, je sus que j’avais bien agi. J’avais refusé une aventure sexuelle mais j’avais gagné une meilleure estime de moi. 

    Un jour, ou plutôt une nuit, j’émis l’hypothèse qu’elle s’arrêtât d’arpenter le trottoir et qu’elle se réfugiât chez moi. Elle me fit comprendre que c’était la pire des choses pour elle, sa famille…et pour moi ! Elle était prisonnière d’un système – dont personne ou presque se soucie. À 19 ans, quelle était sa destinée ? Elle m’assurait qu’elle ne prenait pas de drogue mais pour combien de temps ? Elle était forte mais si fragile. Elle rêvait de « prince charmant » qui paierait sa « dette » et l’emmènerait vers le paradis des gens « normaux ». Pour l’instant, elle sur-vivait en enfer.

    Je ne pouvais pas la voir le jour car elle dormait (travaillant toutes les nuits)et restait sous « surveillance ».

   Le temps a passé. Nous avons continué à nous appeler mais je n’allais plus la voir : d’une part, je ne pouvais dépenser indéfiniment de l’argent ; d’autre part, je n’étais plus célibataire !

    C’était une relation humaine ambiguë : je n’étais pas un client, ni un pote, ni un ami, ni son boy-friend (pouvait-elle en avoir un ?)mais il existait un lien entre nous. 

    A l’instant où j’écris ces lignes, je n’ai plus de nouvelles depuis longtemps. Je me demande ce qu’elle devient. Je n’ai plus mis les pieds à Château-Rouge…ni les pneus de ma voiture !

           Chriss😉

                                                                           Le  23/03/2014 – © chridriss

9 réflexions sur “Château-Rouge… (PART. 3 et fin)

  1. Intéressant comme toujours. Votre récit me rappelle un cours que j’ai suivi à l’Archevêché de Rome, juste après ma retraite. Le nom « … Oltre l’integrazione, l’ascolto » (Au-delà de l’intégration, l’écoute ». Le cours traitait de la solitude des immigrés et comment les aider à y faire face.

    Souvent, l’intégration est importante, mais celle-ci doit être intégrée par l’écoute. Et dernier point est plus difficile à satisfaire car il est difficile d’écouter.

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  2. Merci ! Je suis très touché par votre commentaire venant de la part d’un homme de votre qualité, de votre stature, de votre immense culture.

    Curieusement, je suis plus « doué » à écouter des inconnus, des patients (mon travail en Psy) voire des contacts virtuels…que mes proches !

    L’écoute n’est jamais facile.

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  3. Il est vrai qu’à la Lecture de ton Récit,on éprouvre un certain malaise toute de meme.Tu confesses avoir eu des Relations Sexuelles Tarifées avec des Prostituées meme si tu le regrettes aujourd’ui.Il ne s’est rien passé certes avec celle rencontrée à Château-Rouge,tu as préféré jouer au Bon Samaritain. Je crois en ta démarche sincère d’avoir voulu une Présence pour discutter,échanger et partager des Moments de Contacts Humains.D’autre part,j’ai du mal à comprendre que tu puisses trouver de l’attirance,du charme et de la beauté à une Jeune Femme qui exerçe un Métier aussi dégradant. P.S.Je te précise que je n’ai pas encore lu les deux premières parties de tes Récits à Château-Rouge.

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    • Il eut été préférable de commencer par le début; cela t’aurait peut-être donné un autre point de vue. Ou pas !

      En effet, je me permets de ne pas être hypocrite et d’assumer mes errances. Le passé étant le passé et ce qui fait ne se défait pas alors je ne regrette rien. C’est aussi en faisant des erreurs, en s’égarant que l’on progresse, que l’on mûrit, que l’on se construit. « L’erreur est humaine » dit-on. Les plus grandes réussites sont le fruit de nombreux échecs…
      Bref, « Qui n’a jamais fauté me jette la première pierre ! » Bien peu d’hommes se « confesseraient » ainsi. Certains osent; j’en suis !
      Même si je peux me référer à la Bible comme ci-dessus, je n’en suis pas pour autant un « bon Samaritain ». Tu connais mon point de vue sur les religions. Je suis juste dans la compassion; ce qui n’est pas rien en soi.

      Sans prétention aucune, j’ai simplement relaté ce bout de vie qui m’est personnel en lien avec un aspect de la société qui met mal à l’aise, qui dérange. Je ne juge pas. Mes propos ne sont que factuels.

      Peu importe le métier, le statut social ou autres, certaines personnes dégagent une aura, une beauté intérieur, un charme… Cette femme alliait cela avec une esthétique et une plastique corporelle digne des plus belles beauté d’ébène.

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  4. Comme toujours, excellent article.
    Cette expérience, je l’ai également connu, sous des cieux africains (déformation de psy ?). En tout cas, il faut reconnaitre que cette forme de connexion à des personnes pour qui des à priori de rejet sont la règle change pas mal la perception que l’on se fait de l’humain et la radicalité des jugements même sur ce qui socialement réprimé. Et finalement conduit à des questionnements plus simples souvent pour lesquels des réponses à l’avance sont fournies.
    Je me suis souvent demandé ce qu’il y’avait dans le fond de cette démarche dans mon expérience personnelle…d’autant plus que la démarche était spontanée, faite seule : une forme de voyeurisme social ? un cordon ombilical à un passé avec des connexions similaires ? l’expression d’une humanité qui se plait à l’être au delà des clivages sociaux ? ou justement une déformation liée à un background de psychologue…qui plus est, d’influence freudienne ?
    En tout cas, ton article m’aura marqué par son humanité.

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    • Merci pour tes compliments !

      Je dois avouer que les questions, je me les suis posé après cette expérience mais pas avant. En effet, je « fais les choses » sans calcul, sans a priori, spontanément, naturellement, presque instinctivement et c’est après que je m’interroge ! Tant pis si les conséquences me sont défavorables, c’est comme cela que j’avance dans la vie…et ça fonctionne assez bien !😉

      Mon contact avec autrui se fait toujours par un concours de circonstance, par une curiosité saine, par une envie et une soif de savoir, par un besoin d’apprendre ou par empathie.

      Grâce à ce mode de fonctionnement, j’ai accès à tout type de rencontres, à moult échanges constructifs, à une connaissance de l’Autre quel qu’il soit (je ne reste pas assis sur ma condition d’homme hétéro et mes privilèges de blanc; je suis ouvert à la vie, aux antipodes de la mienne).

      Cela me permet d’avoir une approche différente de celle de mes collègues dans mon travail en Psychiatrie; qui, je pense ne me comprennent pas vraiment.

      Je suis sensible à ton commentaire car je vois une proximité d’idée et d’être entre nous. Et ça fait du bien !

      Chriss😉

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  5. Une histoire très touchante qui dit plus que ce qui est écrit….
    Une histoire de vies qui se croisent, de partage au delà des différences, d’acceptation de l’autre, d’écoute…d’amour du prochain malgré le chaos…
    J’ai aimé cette histoire VRAIE…

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  6. Pingback: Château-Rouge… (épilogue). | Chriss Free Voice

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